POÈME

 

Présentation du poème

Cor Mundus*

    Écrit durant les jours qui précédèrent la fête de sainte Claire, en août 2005, ce poème  affronte non pas la quadrature du cercle mais celle du coeur. Le poète lutte avec l'impossible en mesurant la distance qui semble le séparer d'un Dieu saint et d'un chemin qu'il n'a même pas découvert et si peu parcouru.

    Le texte s'articule autour de dix-sept petits poèmes qui se pressent et se poussent les uns les autres. Ils semblent demander avec urgence une issue au paradoxe essoufflant du coeur pur*(signification de cor mundus).

    Le contexte de départ est presque banal: une journée d'été, une journée de la vie, une prise de conscience que l'essentiel n'a pas été fait et qu'après tant de temps donné et reçu, le coeur n'en est qu'aux commencements. « La brise frémit/ à la détresse des commencements » (poème III).

    Étreint par l'heure, le coeur se met à l'oeuvre, mêlant ses efforts aux abandons les plus simples (poèmes IV-X), à tel point qu'il est difficile de distinguer s'il est baptisé par sa peine ou traversé par le feu du forgeron : «...passe un soir passe un matin/ il n'y a plus rien à repriser/sauf les braises du feu/ le souffle défait le moule/ l'âme vient au monde/ accouchée par grâce » (poème X).

    Sûr d'une présence, le coeur bascule et le poète dialogue avec le père des âmes, lui confessant son trouble et son attachement : «...j'aime ce que tu aimes/ coeur plus net que le mien » (poème XI). Dans cette certitude toute neuve commence un tourbillon d'expériences fascinantes exprimées par des visions et des paroles nouvelles (poèmes XII-XV). Transparaît dans chaque don l'Esprit Saint.

    Comme s'il prenait  deux grandes respirations, le poète termine son chemin et son testament avec deux aveux et dit quelques mots sur lui et sur l'Amour: «...pauvre coeur/ qui finit au commencement...le souffle ombre/ l'agonie de la fin » (poème XVI) et « le dernier mot n'appartient/ qu'à la Parole infinie/ l'Amour seul met au monde/ l'amour et le coeur » (poème XVII).

    En un sens ce poème n'a pas de début ni de fin. Il apparaît comme une petite phrase fragile dans l'expérience et l'itinéraire  « du coeur pur ». Il est aussi, d'un mot à l'autre, un regard répété vers Claire d'Assise et son témoignage de lumière. Se pourrait-il que cette femme du XIIIe siècle ait beaucoup plus à nous partager sur l'aventure du coeur qui cherche moins sa perfection et sa liberté qu'une communion dans l'Amour ? « L'Amour seul met au monde » (poème XVII).

          Gilles Bourdeau, ofm.

 

 

 

 

 

 

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COR MUNDUS

1

un nuage
des vagues des roses
un parfum une brise

un germe immaculé

un destin innocent
une promesse fraîche
l'impossible en rêve

crépuscule et seuil

II

rien s'est mis en travers
a pris tant de place
comme des pierres
sifflent et résonnent
en tombant dans le vide

des pas traînassent
dans la maison tranquille
un vent glacial
sur les bancs de neige
rien s'est mêlé d'immoler

III

au-dessus d'un chaos de poussière
mille libellules s'enroulent aux feuilles mortes
envoûtées par un tourbillon d'étoiles

la brise frémit
à la détresse des commencements

IV

dans un lac de poussières
la brise a jeté pêle-mêle
sa chair de marbre sa tunique blanche

l'ostensoir est ébréché
la lunule vide

comme des moineaux excédés
les coeurs roulent dans la boue
boivent des eaux empoisonnées

V

le vin se découvre veuf
sans eau pour le soulager

le sang orphelin gémit
le feu ne le convertit pas

le miroir montre les grains du vrai
à des visages inquiets

VI

le coeur immergé
se dévêt de ses haillons
perd ses ténèbres
dans la fournaise folle

ô passe souffle
sur le feu  le sang
oui passe colombe
sur l'eau le vin

la liberté aventure
l'agonie des préfaces

VII

la page tourne
et devant la pure blancheur
le poète oscille

tenir en main
la vision la plus pure
sans un peu d'encre

l'ont laissé pauvre
la dernière heure
le premier mot

ne se ferment plus
les sillages ouverts
les voix perdues

VIII

qui peut se permettre
un coeur nouveau
du sang pur

la vie tourne le dos
à la vie perdue
ensemencée en vain

s'entêtent dans une besace
de vieilles ronces
des grains de moutarde

la chrysalide rouge
secoue des parois d'or
creuse une brèche

IX

comme une colombe fuit et revient
quand un enfant la poursuit
de ses cris et de ses mains

le coeur entre les mains du forgeron
plongé dans le feu et l'eau
frappé et frappé palpite

la vie apparente cache un mystère
sous le premier regard et la première main
un autre visage une autre main

tant perdre de sang et de sueur
à talonner des ombres
à dévoiler la lumière

qui est là avec nos ténèbres
à forcer le temps
à jouer au malin

X

passe un soir passe un matin
il n'y a plus rien à repriser
sauf les braises de feu

le souffle défait le moule
l'âme vient au monde
accouchée par grâce

sans un mot sans un chant
comme une vapeur survole la mer
et la rosée vacille la nuit

tombent une à une
les écailles des aveuglements
les peaux de la mort

XI

l'âme demande
au père des âmes

pourquoi ton silence sur la vie

des bouts m'échappent
des mystères m'égarent

que faire avec une perle noire

ai-je mal entendu
m'aurais-tu oublié
parmi la foule de tes enfants

qu'as-tu dit aux autres
que tu m'aurais caché
pour que je comprenne si peu

qu'y a-t-il au bout du monde

j'aime ce que tu aimes
coeur plus net que le mien

XII

entre les arbres et les aubes
mille soleils ardents

de pauvres mots à casser
des pensées à mourir

au jardin à demi-éveillé
l'arrosoir vide sa fraîcheur

le coeur pur boit la rosée
se rend à la clarté

XIII

le ciel se couvre
la tempête qui s'en vient
est pleine de sel et de lumière

avec ta coupe d'eau et de feu
baptise le coeur qui a survécu
à tous les déserts

XIV

la montagne est fleurie de grottes
stigmates où brillent des lampes
et nichent les aigles de Dieu

le silence se cache dans un nuage
doux comme un voilier au loin
en train d'écrire sur les vagues

XV

comme le grain et le vent
l'heure et le temps
le coeur est donné

comme la vie et le souffle
le début et la fin
la splendeur paraît

comme sur le vin et l'eau
la coupe et le pain
l'Esprit rend saint

XVI

pauvre coeur
qui finit au commencement

tant voyager
pour arriver au premier pas

le coeur éclairci
commence à peine son bonheur

ce qu'il attend
ne brûle que la nuit

l'ange est à la porte
avec des braises rouges


le souffle ombre
l'agonie de la fin

XVII

murmures balbutiements
de la route jusqu'à la maison

le poème fête toute brise
une goutte gonfle l'océan

le dernier mot n'appartient
qu'à la Parole infinie

l'Amour seul met au monde
l'amour et le coeur.

*

Fête de Sainte Claire, le 11 août 2005
Gilles Bourdeau, o.f.m. (droits réservés)

 

   

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