|
ENFANT ET ANCÊTRE D’ASSISE
Ces poèmes sont des évocations discontinues de la
découverte de François d’Assise, de sa
ville, de son expérience spirituelle et de son passage en Dieu.
C’est la montée vers l’Alverne qui marque les pas du saint. Là,
dans la nuit, le pauvre d’Assise vit une rencontre de feu qui signe
à jamais ses mains, ses pieds et son cœur. Comme l’interprètent
certains biographes primitifs, sur cette montagne le corps de
François exprime finalement la compassion qui le brûle et le
stigmatise depuis sa conversion. Les stigmates sont un visage de sa
grâce et de son ministère. Il ne lui reste, finalement, qu’à
descendre de ce lieu bouleversant en portant un tel secret jusque
dans la vallée. Le poète s’identifie à l’homme qu’il admire, il suit de près son pèlerinage, il culbute dans son extase, il balbutie ce qui pourraient être ses prières et ses silences. La contemplation est illuminée par la symbolique de l’ascension, de l’union à Dieu, de l’indicible, de la descente et de la mission. On reconnaîtra, à travers mes mots étonnés, les repères de la théologie mystique de Grégoire de Nysse et de Bonaventure. L’écriture est elle-même un voyage; elle accumule des traversées et des étapes qui ont des noms de passage puisque tout converge vers une station interminable « nous sommes seuls / avec tout l’Amour ». |
1. L’enfant d’Assise 2. Pays de compassion : reçois mon adieu 3. Maintenant il n’est que nuit 4. Prière de minuit 5. N’écoute pas mon ombre 6. La tente de l’instant 7. La paix passe 8. Je te donne cette longue nuit 9. Là 10. Désert des stigmates 11. Tu es parti 12. Les rames 13. S’habiter d’enfance 14. Adieu Alverne 15. Du frère Illuminé 16. De Claire 17. Bagage 18. Transitus 19. À la terre bien-aimée 20. Visite 21. Après 22. Troubadour 23. Assise 24. Pardon d’Assise 25. Seuls avec l’amour
Gilles Bourdeau 1982-1998 droits réservés
|
|
1. L’ENFANT D’ASSISE
Les arbres des arbres d’hier les enfants de l’enfant d’Assise attendent un murmure dans la forêt sacrée un vent aux lunes brûlantes
dans les rochers ouverts le feu garde le feu
jour et nuit des yeux voilés d’étoiles brillent
le pèlerin laisse tomber son manteau s’appuie sur le ciel pour voir toute la terre bercer la montagne luisante et consoler les peuples des vallées de leurs fardeaux et de leurs routes
la nuit sent le jour et le sang
le veilleur ne s’effraie ni de la pluie ni des vents chauds ni de la neige l’horreur et la misère le meurtrissent davantage
du fond de la vallée paraît l’enfant des enfants d’Assise comme un bruissement de feuilles un signal entre les villes une brise qui fait frémir la montagne
dans le miroir de la lumière le soleil chante un grand secret
ne coupez pas les branches des arbres ne portez pas la main sur l’enfant d’Assise.
|
2. PAYS DE COMPASSION : REÇOIS MON ADIEU
Un dernier moment que je te regarde longuement désert cité de mon printemps fleuve de feu abîme des enfers
la lumière et la nuit incendient mes sens et mon coeur j’entends la brise je goûte ton murmure feuilles brûlantes fleurs du paradis
je te contemple vallée de ma seconde naissance chaque sentier est souvenir et serment
en chaque chose l’ombre de l’infini passe et presse d’aller plus avant une voix m’appelle la nuit vagabonde comme mon âme porte un manteau troué
pays de compassion reçois mon adieu
mon pays prend fin j’entre dans le jardin de l’Autre de l’exil et de l’ailleurs
commencent l’abandon le service des pieds du coeur des visages
je marche à genoux vers un sillon ouvert j’égrène les heures les larmes les prières
dans la nuit une étoile parle
est-il un autre lieu où déposer la peine du monde?
je suis un coeur émietté aux portes du paradis j’en appelle à tout le monde et n’appelle personne
est-il un ange à la porte de ce grand jardin?
|
|
3. MAINTENANT IL N’EST QUE NUIT
Vite
viens à la lumière la clarté bascule dans la nuit c’est l’heure de la fin et du commencement
avance ta main dans le flanc de la grotte toute blessure est une entrée une brèche dans le corps un sentier vers l’esprit
vite
il importe de veiller de tenir bon dans la ténèbre d’écouter le craquement des arbres et le cri de la chouette dans la forêt obscure
écoute un instant la parole cachée dans le sillon des âges âme enceinte
vite
le soleil s’en est allé veille jusqu’à l’aube
maintenant il n’est que nuit.
|
4. PRIÈRE DE MINUIT
Ô Dieu que ta nuit est profonde il m’est nécessaire d’y entrer pour garder silence jongler à ton heure et à mon temps
ô Dieu que ta nuit est profonde il m’est bon de la parcourir comme une route le coeur brûlé par ton feu
ô Dieu que ta nuit est profonde il m’est nécessaire d’apprendre toujours que Tu es d’oublier que je suis
ô Dieu que ta nuit est profonde il m’est bon de parcourir alors que je suis parcouru d’aventurer l’infini à chaque pas
ô Dieu que ta nuit est profonde il m’est bon d’y revenir quand tout sommeille et que tout me tient éveillé
s’il Te plaît garde la porte ouverte mène-moi jusqu’à Toi j’en suis au midi de la nuit mon amour est toute ma parole
ô Dieu abîme de mon abîme que ta nuit est profonde
|
|
5. N’ÉCOUTE PAS MON OMBRE
N’écoute pas mon ombre je suis une vague confuse lancée sur la rive reprise par la mer un vent que les récifs font parler une plainte inutile une chimère d’occasion seul le souffle est vrai
n’écoute aucun de mes secrets mes visions m’égarent
où est le lieu du feu la porte du coeur la maison du poème?
j’écris mes songes sur des sables humides
la mer passe passe les châteaux s’écroulent les secrets s’effacent la mer passe passe
je suis poussière je suis murmure mes lèvres sont lourdes légères mes mains sont fragiles trouées mes pieds fléchissent j’avance à genoux je ne contemple que dans l’aveuglement
n’écoute pas mon ombre écoute seulement ton visage
m’aveugles-tu pour que je voie?
que restera-t-il après l’incendie? peut-être des cendres que le vent disperse
tu es la soif qui me brûle et l’invisible qui m’ouvre sa main. |
6. LA TENTE DE L’INSTANT
Passion de l’instant éternel horizon sur le premier visage souffle dans le nom originel
ô tourment
je trouve une goutte de soif derrière la porte du silence et sur le sentier de la solitude
l’arbre de l’amour sans paradis drame mensonge lutte l’arbre des fruits méconnaissables
le coeur s’ouvre comme une fenêtre sur le fleuve la première mer le vent voyage avec ses parfums des mots d’hier des souvenirs dans les murs
pure lumière inconnue cachée tu brilles lave rouge brûlante
l’eau a tout séché la brise me baptise poète enfant pauvre innocent toujours innocent
une main façonne le pauvre enivré sur les cimes abrité sous la tente de l’instant.
|
|
7. LA PAIX PASSE
Ne cache pas la nuit au silence à l’amour
qui veille si tard près du blessé de la rue de la chambre cachée?
personne peut-être et tant de monde qui n’a pas voulu de l’autre?
le coeur dur la pierre opale l’idée raide l’émotion sèche
il y a la rue la porte quelques boîtes d’instant des ombres de projets des heures de peine
un visage cache l’amer des larmes et des regrets
la paix passe à travers les mains les pieds le coeur brisé.
|
8. JE TE DONNE CETTE LONGUE NUIT
Viens
je te donne cette longue nuit plus sombre que l’obscurité voile de lune et d’étoiles le feu caché transperce le coeur
viens
je te donne cette longue nuit une plaie dans la paume du monde une blessure sur les visages une main violente qui griffe la mort l’ombre d’un passage d’un signe
viens
je te donne cette longue nuit des yeux ouverts sur l’horizon des lèvres qui parlent de la vie du temps qui vient et va du présent qui veille
viens
je te donne cette longue nuit des mains des yeux des lèvres sur la montagne des éclairs un sanglot coule d’un volcan
l’Amour n’est pas aimé.
|
|
9. LÀ
Là loin là-bas
au-delà du regard et de la vision encore plus loin que la dernière montagne une pluie de neiges immaculées des lueurs d’argent et des reflets d’ombre
une vaste dorure dans le soleil d’hiver le chant et le cri du silence bondissent et se perdent entre les rochers et les glaces
là loin là-bas
plus loin que l’éblouissement et l’aveuglement entre les doigts de la main qui embrument les yeux transpercés une brèche rouge blanche
là loin là-bas
plus proche que le souffle et le feu une main touche quelqu’un crie
Tu me brûles!
séraphin dans ma chair ah! Dieu de mon pauvre coeur.
|
10. DÉSERT DES STIGMATES
À la lumière de la lune l’homme cherche doucement par les bois un veilleur
entre les arbres la nuit est une prière brise plaintive d’une soif
la chair appelle l’Esprit le souffle touche le corps le cœur
que l’espace du silence entre deux esprits rien
le priant veille encore réchauffé par la flamme obscure
l’ange immortel blesse et marque de lumière ce qui reste du moine et du pèlerin
l’amour demeure et garde ouverte battante la porte du coeur.
|
|
11. TU ES PARTI
Tu es parti avec mon âme un charbon rouge et brûlant je t’ai ouvert mon côté pour que tu touches mon coeur
maintenant qu’il fait jour je vois mieux le côté ouvert les traces de tes mains de tes pieds tu es parti avec mon âme.
|
12. LES RAMES
Entre les deux épaules un fleuve rouge une barque orange presque un baiser sur la terre une étoile au fond de l’eau avec des marques de doigt
le soir est si grand
la guitare verse son vin dans l’océan du coeur des papillons sonores l’hymne des fleurs des vagues des pas
de la bouche à l’oreille un murmure éternel le noyau dans la pêche une main effleure les choses et éveille doucement les premiers mots d’un secret
sur la poitrine qui oublie le souffle du coeur le vent échappe des gouttes de pluie et d’huile parfumée
la vie sommeille dans la grotte vide le silence visite les yeux les mains les pieds
quand personne ne touche le gouvernail et ne tient les rames
|
|
13. S’HABITER D’ENFANCE
Nu sur la terre comme une vague un océan s’éveille une étoile tombe je suis silence
enfant loup dans des champs chauves un gitan voyage sans cesse dans des villages hostiles
je suis brûlé par des plaies enfiévrées et rouges des cicatrices difficiles du sang qui coule
un oeil rouge au creux de ma main stigmate aveuglant
un homme se lève après tant de brisures et d’oublis chante un oeil ivre affolé par la lumière dans la caverne
la vie se vide
la genèse à aimer commence où tout se termine
s’habiter d’enfance.
|
14. ADIEU ALVERNE
La montagne est bouillante les vallées m’appellent je dois descendre mon corps est une lampe une procession d’étoiles et de soleils
séraphin ne m’attends plus
adieu forêt ruisseau adieu chant d’oiseaux adieu minuit matin
mon coeur s’est fait lit d’océan j’ai l’âme d’un lac
adieu veilleurs du silence gardiens de la montagne sainte
je suis monté vide néant je descends lourd chargé vendange et moisson
je n’ai rien pris tout m’a été donné
adieu silence ravissement
j’ai besoin de poussière et de route de cris d’hommes et de femmes de places et de villes
j’ai soif de multitude
adieu face sacrée de la vision
voici mon corps brisé et mon sang vermeil.
|
|
15. DU FRÈRE ILLUMINÉ
Ne te cache pas père ne voile pas ton secret je t’entends murmurer chercher j’ai saisi des bribes de lumière des étincelles ardentes
pourquoi rester à la tête du pont fidèle à une consigne dépassée?
je t’ai vu feu et lumière ravi par celui qui ne se voit pas
je reste par amour comme s’il fallait te recevoir après un grand vent une tempête d’étoiles
ne te voile pas père montre notre secret
ce trou au coeur le sang qui coule sur ton corps comme une rosée
ne cache rien père ce pain est trop grand pour toi prends ton viatique laisse-nous quelques miettes
ne cache pas père l’amour qui voyage du flanc de ta chair jusqu’à notre faiblesse.
|
16. DE CLAIRE
Si je défais tes bandelettes et touche tes mains ouvertes permets aussi que j’approche la chandelle de tes plaies pourpres
tu regardes si je regarde comme s’il ne fallait pas voir ce que doucement tu découvres
je m’accroche à la lumière pour ne point sombrer dans l’ombre et fuir la porte de ton mystère
qu’es-tu devenu depuis la montagne et ces années d’épais silence
regarde ton propre regard j’effleure à peine ton sang vermeil qui perle comme du vin frais dans le fond d’une coupe transparente
défais ta peur et remets ton voile je viens de fermer les yeux sur tout ce que je n’ai su voir
laissons-nous à notre âme où passe toujours le séraphin
la chandelle va s’éteindre le silence remplit le temps
l’obscurité nous livre au mystère comme s’il ne fallait pas voir tout ce qui se dévoile doucement.
|
|
17. BAGAGE
Me voilà sans rien avec l’amour de ton seul amour un torrent de musique et de paroles un risque d’existence une façon de voir d’écouter un geste qui a pour mesure l’océan et l’hiver
te voilà avec une étoile plus verte que tous les jeux de l’enfance au milieu d’un jardin où s’endorment tous ceux qui peinent tes mots tes yeux répètent mille silences un cri indicible
ô pays des pays à peine un abri une chanson du soir de quoi faire un rêve partir en voyage
une passion plonge dans un fleuve sacré et reçoit les noms d’un grave baptême
espérance
ô pays qui n’est autre que mon âme compassion.
|
18. TRANSITUS
Maintenant dans la petite part des origines préparer ce qui ne se prépare jamais partir mourir
le soir est neuf plus tendre que ta main plus doux que la brise
est-ce l’heure de l’adieu de passions plus grandes que le coeur est-ce mon heure?
j’ai choisi mon lit le voile fin qu’il me faut pour passer à découvert
que la lumière me garde dépouillé vulnérable
être une étoile un feu de bois dans la nuit une senteur des montagnes.
|
|
19. À LA TERRE BIEN-AIMÉE
Reposer avant d’être démis de ce pèlerinage de feu offrir mon corps à la terre comme une semence avant de présenter mon âme
dans un rayon de lune fiancer mon existence à la création au coin de terre labourée à peine plus grand qu’un mouchoir à carreaux une étoile de papier la paume d’une main un nid d’azur
déposer dans le soleil entre les parfums des fleurs et les ombres des arbres le corps humble comme un grain de blé
la barque du temps ne touche aucune rive et le pied ne se pose nulle part
l’âme ne retient rien personne elle ne se voile plus et ne cherche ni chez-soi
dans une danse de flammes et de lumières des amis ensevelissent le coeur pur dans la blessure du côté.
|
20. VISITE
Un oubli blessé dans le vent une oie blanche tachée de sang et l’instant s’étendent jusque dans la mort
presqu’île et continent rien n’a été oublié l’homme brise l’homme les animaux la terre
le pèlerin au tombeau stigmatise notre coeur veille l’espérance attend l’ange
nous voici dans ta grâce enfant d’Assise patience des printemps
notre image est enfouie dans l’Image
nous voici au seuil de toute grâce enfant du monde enfant d’Assise.
|
|
21. APRÈS
Comme des rayons de lumière sur l’écorce des arbres ma peine glisse jusqu’au silence des racines
être une brise un nuage mettre la main dans la plaie océanique je vois ta face au fond d’un puits
mon souffle est une goutte de vin dans la coupe de ton silence
je reste sur les falaises à veiller ton amour c’est tout.
|
22. TROUBADOUR
Troubadour les rues sont obscures chante le jardin
derrière les portes et les fenêtres closes j’entends ta voix tes mots me brûlent
troubadour chante la ville au milieu de la nuit.
|
|
23. ASSISE
Entre les oliviers qui ploient sous la brise comme une tache orange un grain de sénevé Assise accomplit l’âge ouvre une autre saison berce l’humanité
l’amour sort de la maison pour voir l’aube les collines les brumes
un mendiant passe les portes avec au coeur une pierre brillante il marche entre la passion et la folie égaré par des brûlures saintes portes de sanctuaire et d’abîme
le coeur est sans mot eau sur une terre qui ne veut plus de soif
il n’y a plus de route des vagues des vents
même pas mourir que vivre passionnément.
|
24. PARDON D’ASSISE
Assise
les siècles se trompent de villes de murailles regarde les sentiers bondés de bergers
les trompettes résonnent sur la place le petit héritage égaré dans les marais pousse sans avertir ni rien promettre
la terre se repose d’une désolation et le mortel s’éveille dans une lumière terrible personne ne pansera cette blessure la nuit n’a pas bougé le jour n’ose pas
la petite église est ouverte au vent au soleil les soifs poussent les désirs derrière des bannières multicolores
depuis Adam et Ève jusqu’au dernier vivant l’humanité meurtrie défile
enfant d’Assise pardon.
|
|
25. SEULS AVEC L’AMOUR
Ah! bien-aimé si le soir pouvait venir et la nuit voiler la grotte secrète
l’amour est à découvert la solitude n’est plus là où nous sommes
si la nuit pouvait enfin venir les passants se disperser enfin être seuls avec les chouettes et les colombes le chant des feuilles et des oiseaux
le vent est froid la lune est pleine qui osera dormir ici cette nuit?
ah! bien-aimé nous sommes entourés d’étoiles le soir est là la forêt résonne de silence les colombes ferment l’oeil les chouettes veillent
nous sommes seuls avec tout l’Amour.
|
“...la
contemplation du visage de Dieu
sans s’arrêter,
vers l’avant, en une poursuite infinie du Verbe...”
GRÉGOIRE DE NYSSE
|