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PASSIONS DU MONDE
Près de quarante poèmes sont rassemblés dans ce recueil qui a pour titre PASSION. Ces poèmes appartiennent à deux familles de témoins : les martyrs de l’histoire, de tant d’histoires, et l’Innocent qui porte son destin tragique et communie ainsi au sort des passionnés de tous les temps. Le recueil est ordonné en cinq sections inégales mais qui ont pour référence absolue la passion des humains et celle du Christ Jésus. Les textes de Clameurs (I-XII) et de Fournaise (XXV-XXXVIII) sont des cris et des échos de drames contemporains dont j’ai été témoin ou participant. À distance ou dans le feu. Il est facile d’identifier des événements qui vont de la chute du mur de Berlin aux réfugiés de l’Albanie, de la place Tian’ anmen aux bombardements sur Belgrade, des villes martyres à Nelson Mandela et aux faiseurs de liberté. L’image de la fournaise provient de la symbolique apocalyptique qui scande le destin cruel d’hommes et de femmes qui, comme en un naufrage sur une mer de feu, chavirent dans le martyre sans le chercher, tellement l’ampleur des tragédies dépasse la pensée, la foi et le dire. La noyau du recueil est bâti autour de deux pôles visuels, le voile (XIII-XVII) et la face (XXV-XXX111); au centre, comme un coup de lance, il y a l’heure (XVIII-XXIV) qui scande le temps absolu de la souffrance et du sacrifice. Qui souffre à cette heure? Qui remet son esprit? Jésus souffre, le monde souffre : « la passion du monde / rompt son propre corps » (XX). À chaque station de ce recueil, il y a un humain qui se tient debout près d’un autre humain mis à mal et qui peine au-delà de tout langage. Le poème Stabat frater (XXIII) exprime cette veille qui jamais ne finit tellement les passions du monde sont impitoyables et constantes : « je reste près de tes plaies /qui m’épuisent et me veillent… » Il n’y a pas ici de définition de la passion et du martyre, il n’y a que des témoins qui rendent compte de la peine et de la résistance des uns et des autres : « être debout pour la vie / toute la vie ».
Gilles Bourdeau
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STATIONS
I. CLAMEURS
I. Droits de la personne II. Aux condamnés de Chine III. Mur de Berlin
IV. À la liberté V. Libertés VI. Albanie
IX. Partout X. Belgrade ces jours-ci
II. VOILE
XIII. Temple XIV. À Dieu XV. Ange
XVI. Chant
III. HEURE
XVIII. Poussière XIX. Midi
XX. Passion du monde XXII. Vendredi XXIII. Stabat frater XXIV. Ô mon fils
IV. FACE
XXV. Des mots XXVI. Déposition
XXIX. Ta Face est ma seule patrie
XXX. Explication XXXI. Thomas
V. FOURNAISE
XXXIV. Fournaise XXXV. Aux disparus XXXVII. Martyrs XXXVIII. Profession
Droits réservés.
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CLAMEURS
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I. DROITS DE LA PERSONNE
À l’abri du côté du pain couvert vêtu un continent confortable
plus loin la hutte des murs de carton un toit de paille
plus loin le ventre creux la faim les miettes
plus loin la froidure le gel le feu
un enfant reçu offert offrande à la vie sacrifice de l’unique
la fin effleure chaque jour une larme sèche un fleuve de peines baume d’un peuple orphelin
une berceuse pour la terre et l’humanité sans maison sans voile sans pain
qui peut naître en pareille nuit et poursuivre le labeur de la genèse?
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II. AUX CONDAMNÉS DE CHINE
Dans la grotte de rien sous la porte sur le plancher verni un filet de lumière
des hommes se donnent le mot pour accuser condamner la procession des humiliés il est défendu de défendre ceux qui s’avancent sont déjà condamnés à mort prêts à être assassinés
les visages sont durs les mains raides glaciales le système exécute la pitié charge les fusils épaule tire
un voile encore déchiré l’illusion mise en pièces la révolution démasquée morte à force de tyrannie
la liberté tombe avec chaque corps brisé à chaque balle la libération recule l’esclavage des bouches recommence répéter la version officielle se replier dans la conscience
ne rien dire sur rien savoir que la place a bu du sang n’avoir rien vu entendu senti il ne s’est rien passé
rentrer dans un pays prison sans fenêtre sans air dans le retour de l’obscurité l’âme veille.
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III. MUR DE BERLIN
La honte s’effondre poussiéreuse entre deux frères des hommes et des femmes pleurent une histoire de joie de peine cinquante ans d’arrogance quarante ans d’obscurité de séparations de morts
pour qui quoi?
passer enfin d’un côté à l’autre étreindre qui nous fût arraché marcher librement à travers les trous de la haine et les tranchées de la terreur
le mur est tombé un visage de la mort vient de mourir salut à l’espace ouvert que va-t-il arriver maintenant?
il reste le mur de la puissance mur si haut qui dépasse les siècles et sépare les générations fatiguées
il reste le mur froid de l’argent du pouvoir avide prêt à tout qui organise les luttes du Nord et du Sud profit sur le dos de l’homme
que s’effondrent tous les murs qu’il y ait un seul chemin entre les peuples la paix.
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IV. À LA LIBERTÉ
Barbelés de fer murs de béton la vie emmurée des milliers de pas sur place
le coeur éternue les voix sont sèches les messages parlent des rumeurs ici de l’autre côté
ailleurs devient un rêve sortir du camp mettre le nez dehors voir autre chose vivre autrement
le champ libre courir maintenant jusqu’à la frontière de ses limites à mourir de soi
parler parler dans la foule s’engouffrer dans l’inconnu voyager vers l’interdit d’hier atteindre l’étranger
loin des peurs libre marcher marcher libre. |
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V. LIBERTÉS
Entre les nuits du monde les ténèbres des villes des coeurs une guirlande d’aveux de fleurs de jours enfilés les uns dans les autres un collier de luttes brûlantes de chants de liberté
Bucarest Johannesburg Jérusalem Beyrouth Lima Pékin
une procession de corps blessés de morts pour la liberté des peuples respirent
derrière des rideaux de velours des fenêtres mi-closes l’ironie surveille les vidéos des protestataires détourne les ruisseaux de sang nettoie les places supprime les opinions sauve les acquis de ce qui n’a pas eu lieu
aux hommes et aux femmes des cauchemars des détresses des enfers qui se terrent à ceux et à celles qui rampent pour la justice aux millions de veilleurs et de sentinelles une guirlande de fleurs et d’aveux
Pékin Lima Beyrouth Jérusalem Johannesburg Bucarest
NELSON MANDELA. |
VI. ALBANIE
Il y a bien la mer sans point précis sans limite folle où je passe à peine
sais-tu où je suis y a-t-il seulement un milieu quelque rive une grève des roches du sable?
je suis un phare malvoyant au creux d’un océan blessé la mer se veille toute seule
le dernier navire à passer est aussi lourd qu’un glacier chargé de liberté d’angoisse sans signaux ni repères
personne ne veut de personne
il y a la mer où je fais aventure si elle ose chanter j’entendrai les voix qui m’habitent
je ne sais plus où tu es.
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VII. ENFANTS DE LA GUERRE
Nous aurions pu devenir des enfants grandir comme des chênes sur les collines et tout près des vents de la mer laisser courir les saisons dans nos cheveux
et dans nos corps inattendus ouvrir la main à la main marcher devant derrière rouler dans l’herbe la neige grimper sur des épaules voir enfin l’étendue loin loin comme l’étoile de la cour
gouverner le monde assis sur un cheval de bois
le temps nous a été volé dès le ventre du premier instant partout se sont précipités des assassins qui ne supportaient pas l’odeur de la vie ni les larmes des petites peines ni le cri des jeux
avant même de s’habiller avant même d’apprendre à se laver il a fallu avoir des airs durs s’amuser à cacher trahir
nous n’avons pas eu de maisons nous connaissons les rues les baraques nous défilons sur des routes bombardées
nous avions soif du lait de notre mère nous aurions voulu tirer la barbe de notre père nous asseoir sur les genoux de nos racines être caressés en commençant la journée en pensant la terminer
nous avons perdu à jamais un destin semblablable à un manteau de printemps nous aurions pu vraiment naître mourir vivre. |
VIII. APRÈS LE TROU
Ils nous ont donné de grandes larmes une ombre géante un long tunnel
nous nous rappelons les années d’absence souvenirs sans visages à tourner en rond avec le son de notre voix
au bout de nos mains jamais une main qui parle
un mur fissuré humide des bruits d’au dehors des nouvelles sans arrivée
la vie grandit court loin de nos genoux nos bras e coeur se débat vite si vite l’isolement secoue brise
il y aura toujours à dire le silence n’est pas une porte de fer la vie la liberté l’amour se lèvent dans la cour froide
la musique naît entre les mains les pieds nus glissent sur le sol
le feu descend entre les espoirs nos misères inondent les champs
que pousse le souvenir de nos tombeaux. |
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IX. PARTOUT
Mort d’abandon personne ne cherche au loin à côté l’âme le corps le coeur seuls ensemble devant la mort comme une assiette vide discours de poussière rêves secs
mort autrement réduit au lit au personnel sans ami ni proche pas de main aucune parole pas même le visage des habitudes
la mort crue herbe amère vin qui tourne
sur des ailes d’anges les pensées voyagent dans les derniers instants jusqu’aux portes indifférentes aux coeurs occupés distraits
abandon
la barque se détache facilement le câble rongé tombe dans l’eau il n’y a pas d’adieu
que des yeux fixant au mur le corps de l’abandon.
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X. BELGRADE CES JOURS-CI
Le mur s’appuie sur la main nue calcinée fissurée sous les bombes
le ciel entrouvert mêle l’acide à l’amer des peuples déchirés par la liberté et la mort
dans la foule il me semble voir ton visage entendre ta voix tu sors de quelle prison de quel exil?
ils nous ont gardé si longtemps dans les tombes de naguère
entre les sifflets et les ricanements j’ai saisi une parole marcher avec l’espérance
dans le froid de la nuit je scrute tant de portes du passé d’un rêve
nos enfants sont tapis entre nos genoux nous marchons pour eux pour nous pour nos ancêtres morts muets dans une idée rouge
je te le dis avant qu’une balle perce mon coeur traverse ma nuque
que mon sang soit lavé à grande eau sur la place nettoyée
la vie demande tout notre sacrifice …ah! |
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XI. SIBILLA
Sous la mer des corps perdus des âmes en voyage
dans un navire porteur d’espoirs et de misères trop pesant pour son âge
la nuit les vagues une manoeuvre folle un déferlement de tout des enfants des femmes le bateau angoisse
chercher qui dans une mer affolée?
la route d’un naufrage penser tous les paradis fuir de l’autre côté de l’Adriatique ramasser ses biens préparer ses enfants
attendre des jours des semaines troquer ses affaires payer les passeurs appauvris tant de fois par la révolte plus rien à perdre tout est perdu
il fallait si peu pour arriver la côte était si proche personne n’imaginait l’illusion réchauffait les coeurs
si la nuit était épaisse le jour est noir bêtement noir
ceux qui ont vu partir ceux qui ont attendu tournent et pleurent sur les quais dépassés par le pire
l’exode bute sur le destin pleure des morts accueille des survivants
sur des lèvres des reproches il aurait mieux valu rester chez nous... |
Jusqu’à la fin du monde comme au commencement où nous n’avons pas été
nous sommes des femmes en marche vers la mer pour lancer des fleurs à tant d’amours naufragés
à nos enfants nos maris nos parents engloutis dans l’abîme entre les rives de la misère et d’un paradis de chimère
que Dieu fasse la lumière sur toutes nos ténèbres
nous attendons la fin du monde sans fin sans soupir nous sommes dans ta Passion
quand Tu reviendras reviens avec tous les nôtres
comme au commencement où nous n’avons pas été jusqu’à la fin du monde.
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II. VOILE
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XIII. TEMPLE
Le temple aux portes d’or est saccagé au matin les gardiens courent dans tous les sens les prêtres fuient dans la pénombre la prière a cessé ils ont peur
tout est renversé le sacré n’a résisté à rien ni à personne le mystère seul apparaît
dans les ruines un moine indifférent libre célèbre le jour naissant les ombres méchantes meurent la fumée s’évanouit
un homme effrayé passe pleure sur des espèces trompées la cohue et des larmes partout qui a le temps d’aller plus loin?
un homme jeune dépouillé encense plein de joie et de paix l’ombre de la Présence
un moine touche son épaule aucun mot aucun reproche qu’un signe sors d’ici
l’ancien voile le disciple le père couvre l’enfant la vie doit continuer passer entre les pièges il n’y a pas une minute à perdre le temple peut toujours être refait mais l’humain?
aucun mot aucun reproche qu’un signe sortons d’ici.
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XIV. À DIEU
Un soir de noirceur on aperçut des pas profonds dans la boue et la première gelée
dans le village à la veille de s’enfouir dans la nuit un enfant sent qu’une odeur n’est plus
une présence avait vidé les coupes et déserté les maisons et les coutumes
sur la place quelques femmes surgissent pour gémir et pleurer ah mon Dieu mon Dieu tu nous as abandonnes
au loin comme si les plaintes avaient rejoignent le passant un rugissement fait trembler les champs et les montagnes
un ancien qui garde souvenir des premières heures croit entendre à travers les sifflements une parole qu’il chuchote gravement à tous les silencieux
nous nous reverrons dans la liberté à Dieu.
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Une voix dit
que le coeur reprenne le chemin du désert qu’il s’enfonce dans la terre humiliée
appel de terre et de boue de ciel et de nuage
au désert personne n’est attendu au devant la surprise l’événement brut à peine équarri
l’eau est rare les fruits amers vivre voyager prendre le pain tendu s’en remettre à l’imprévisible boire à la coupe incertaine
ici point de trace des routes défaites un vent trop chaud prendre l’immensité comme pèlerinage
me voici je suis un coeur rompu émietté aux portes du jardin à la maison déserte j’en appelle à tout le monde j’espère l’arbre en terre ingrate
est-il seulement un ange à la porte du lieu et du silence.
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XVI. CHANT
Ah! chante-moi un poème que je ne sombre et meure ange inattendu jongleur de l’absolu chante chante-moi un chant de là-bas celui que tu sais que j’aime feu de mon âme
la terre est lointaine la maison disparue je marche toujours
ah! chante-moi un poème ange inattendu des impossibles chante chante-moi un poème tandis que la nuit est là
m’as-tu laissé des miettes de pain que je marque mes pas dans les sillons s’il était possible de ne pas me perdre que m’importe d’errer si j’ai quelques cailloux blancs
ah! chante-moi un poème que je ne sombre et meure ange de beauté et du terrible éclair dans l’obscurité chante chante-moi un chant de patrie celui que tu sais que j’aime flamme du foyer
la terre est lointaine je cherche toujours la ville ange chante-moi un poème qu’enfin nous arrivions.
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XVII. ANGE D’ABRAHAM
Je parle à ta nuit le jour déserte la parole tu fuis le soleil tu vis à l’ombre fleur des forêts mousse des arbres tu écoutes si bien l’eau le murmure des vagues e déclin de la lumière la brise de fin journée
je parle à ta nuit voile qui tombe enfin des yeux montre la route vers le coeur le sang est plus clair la vie est une lampe
je parle à ta nuit le combat diminue plus rien à gagner si peu à perdre tout tient en quelques mots il n’est pas nécessaire d’éclairer ta nuit suffit elle remplit toute la coupe de vin et de miel
je parle à ta nuit proche du chemin presque extase mélodie qui s’envole par la fenêtre ouverte silence qui veille dans la maison en feu
je parle à ta nuit plus pure qu’un miroir une main retient la mienne
ne tue personne le sacrifice du coeur est notre seule lumière.
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III. HEURE
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XVIII. POUSSIÈRE
Je veux te parler maintenant du silence que tu m’as donné manteau de neige voile blanc sur les faces du coeur
rien à faire trop a été dit tu te tais
la parole de lumière brille sur la montagne où montent les prophètes et somnolent les apôtres
sur nos villes de poussière et d’eau les nuages se suivent ils se mêlent au pain et tombent dans le vin
la poussière retourne à la poussière dissoute avant la mort de l’homme annoncée aux portes du paradis pèlerinage qui ne s’arrête jamais
je ne suis pas dans ton coeur pour parler j’ai soif de pleurer l’homme et la terre qui brûlent le feu de grandes paroles.
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XIX. MIDI
Sable et poussière sur les vitres que la lumière et l’eau lavent chaque jour
nos regards ne se rencontrent jamais nos visions s’effritent avant même d’être là ensemble
confusion de tous les midis tête d’un arbre dont les racines s’abreuvent d’éternité
*
à pied vers Toi je m’y mets tout entier
m’échappe le mal je n’y arrive pas ce n’est pas pour moi
ton Amour me ravit je le prends à coeur
*
l’orage ferme l’oeil sur le soleil
il pleut des âges des souffrances des éclaircies de bonheur
dans le crépuscule mortel la lumière lave les pieds.
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XX. PASSION DU MONDE
À genoux passion du monde silence attention près de chaque être
le corps entre les bras déposé sur la terre et l’herbe des mains lavent et soignent des lèvres embrassent longuement et ne disent plus rien
enlève tes sandales que ton être soit dépouillé l’innocent passe avec la tablier et l’eau il lave il souffle il bénit le jour a été lent la nuit est trahison le symbole est déchiré seul l’amour dure
vite sortons le jardin est proche il est l’heure gardons le souvenir
la passion du monde rompt son propre corps.
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XXI. APRÈS TROIS HEURES
Faibles si faibles l’homme et la terre pâles s’évanouissent
qui en veut à la vie?
la croix pousse toute seule sous les tombes de tous les morts dans le ventre de tous les vivants
qui meurt rempli de compassion rend l’Esprit à l’univers à l’enfant à Dieu Agneau sans péché arbre en fleurs au flanc d’une colline
debout la gratuité garde tous les sentiers de l’éternité fleurir seulement fleurir
renverser la trahison les murs vivre toutes les croix dans la paix nous veillons l’Inconnu nous n’avons rien vu l’Invisible touche les coeurs
trois heures est passé les portes sont ouvertes
l’arc-en-ciel est notre voûte le pilier de ton sanctuaire
c’est l’heure de plier les tentes de veiller avec ta seule lumière.
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XXII. VENDREDI
Vendredi s’ouvre le coeur et échappe ses entrailles il n’est plus entre les bras de ses amis son père sa mère
suspendu il bat au vent bannière livide sur un grand mât
un cri une parole
que des mains et peu de gestes le visage recueille tout le corps fait des signes entre les abîmes l’heure est passée
tout est laissé à l’Esprit la terre l’homme la mort la vie
le voyage continue
l’envoyé ouvre une autre porte le ciel est aux enfers le bois est une racine un arbre sans fleur
une croix simplement une croix
* j’aimerais remplir l’espace d’un feu d’artifice lumières musiques touchers couleurs
te laisser à la nuit et goûter ton mystère.
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XXIII. STABAT FRATER
Dans la chambre de tes yeux rouges de tes larmes de ton corps fendu comme une bûche qui éclate sous la hache j’entends ton dernier et premier aveu
l’absolu si désiré s’efface sous le voile des ombres et des visages
l’amour a caché l’amour
l’essentiel impatiente nos lèvres rien n’a été dit du secret brûlant
nous marchons dos à dos dans la même ville à guetter l’inattendu l’irréparable
comme le mal a fait blessure que la mort s’est tout permis
*
le fils est mort enseveli
je reste près de tes plaies qui m’épuisent et me veillent
ton amour n’a plus de nom
nos blessures cherchent un écho dans la grotte vide.
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XXIV. Ô MON FILS
Quelques oiseaux brisent le printemps dans le nid glacial de l’hiver
il n’est plus de pli dans le vêtement sur la robe lisse et blanche des traces de sang rouge à peine séché
l’écorce de la vie est détachée
ô mon fils tiens ouverte la porte des résurrections
*
mon visage s’efface doucement dans une tendre lumière et goutte à goutte se dissout dans un ruisseau de présences
l’azur est sans frontière janvier fait pleuvoir l’essentiel
après l’horreur que nul ne veut regarder pourrons-nous ouvrir l’oeil et parler?
mon visage est dans ta Face
dans la ténèbre est une lumière semblable à l’Amour elle nous sépare et nous unit
* jeune innocent le coeur incendié les mains les pieds brûlés
la montagne est bleue verte des rochers une maison
entre ciel et terre Ange de feu et de sang le Crucifié
je te garde dans la paume de ma main tu as écrit un nom sur le sable de mon coeur que mes lèvres chaque jour murmurent
respire dans mes yeux et mon âme souffle si pur coeur de feu
sur la branche la plus fine des pins un oiseau s’arrête et chante
le secret est tracé sur un pétale de jasmin je reconnais la voix qui l’écrit
*
quelque part certains se frottent les mains
l’eau est trop sale pour les laver.
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FACE
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XXV. DES MOTS
Je t’ai donné des mots quelques balbutiements premiers pas craintifs bonds de joie chutes amères
je t’ai donné des mots prières folles naïves matins couverts de brumes et chants d’oiseaux
je t’ai donné des mots pauvreté joie du pèlerin découverte du découvert perle transparente de lumière
je t’ai donné des mots pleurs au milieu du jour lamentations de l’homme prostré agonie de la face transfigurée
je t’ai donné des mots révolte de l’après-midi refus du tombeau et de la pierre du linceul qui étouffe et ligote
je t’ai donné des mots incrédulité du second matin que reste-t-il de la terre et de l’homme tout a été violé l’innocent est mort
je t’ai donné des mots Tu m’as donné ton feu de mes cendres tu fais une parole un poème.
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XXVI. DÉPOSITION
Je ne vois pas je ne sais pas
dans le secret du tombeau les tentations explosent et comme des bombes de napalm éclairent un instant en détruisant
sur demain il n’y a pas de réponse
Dieu est en silence
tout est accompli poussière devant Dieu à peine un souvenir parmi les hommes être déposé enseveli semé n’être que là
en silence.
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XXVII. SAINT- PIERRE
Près de la fontaine qui verse aux passants l’eau immortelle une vieille dame rompt le pain et le jette par terre
elle murmure des paroles pendant qu’elle ordonne les fleurs et les dispose en prière face à la Mère qui pleure son fils.
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XXVIII. MADELEINE
Je suis le dernier oiseau du soir dans le verger que la nuit berce et endort je voyage et cherche mon nid je ne chante plus je ne crie pas je vole
j’écoute l’Autre il est là quelque part entre les fleurs et les fruits dans les ruines de la maison du jardinier le ciel est rose et noir la lune secoue les étoiles la brume flotte avec les odeurs de la terre je voyage j’attends l’Autre une présence un toucher dans la nuit une parole un regard
ô Amour que le voyage ne dure pas trop
emmène-moi j’ai trop patienté avec la charrue de l’absence tu m’as blessé le coeur
emmène-moi je ne sais où là où ta présence me bénit quand l’instant s’oublie
emmène-moi dans ta face.
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XXIX. TA FACE EST MA SEULE PATRIE*
Ô Face ô douce face de mon Dieu ô visage de Jésus ô beau visage du Christ
pur regard Dieu qui resplendit homme qui afflige douleur amère
dans les yeux sur les traits les rides de l’homme le souffle pèlerin de l’Esprit
Tu me regardes tu dévoiles le secret du monde de la terre de Dieu je vois Celui-là seul qu’il importe de voir
l’homme et Dieu se trouvent et regardent le miroir avant de se voir l’un l’autre et rendre infinie l’amour
ô Face ô douce face de mon Dieu j’entre en mon pays j’arrive dans ton visage
de ma face à la tienne il n’y a qu’un seul silence ô douce face de mon visage.
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XXX. EXPLICATION
Je cache ton beau visage pour garder le mien le sauver du pillage et de la mutilation garder un pays d’innocence un coin de soleil la grandeur d’un champ d’avoine
je sauve ma face dans l’effacement d’un indice refus de donner une miette au curieux au menteur je te garde en moi comme une icône une image
je veille mon âme avec l’oeil de ta brûlure entre deux pages d’un livre que je lis avec mon sang et les larmes de la terre
je te garde à perpétuité imprimé sur les murs de mon coeur monde sanctuaire mort naissance
je te garde aux enfers ton beau visage libère le mien qui fatigue à démêler les agonies l’éternité
je suis guidé par ton visage pour traverser la terre sèche des illusions.
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XXXI. THOMAS
Mets ta main sous le regard des autres de ton doigt dessine la figure de la grâce et de la beauté intérieure
mets ta main sous la plaie de la vie de ton doigt atteins le torrent qui jaillit en cette blessure
mets ta main sous la lèpre de ton doigt presse le coeur patient dans la souffrance
mets ta main au côté du monde de ton doigt touche les mains les pieds transpercés de l’humanité vois les fleurs pousser dans ce bourbier
mets ta main sous le regard de l’Autre de ton doigt dessine la figure du Verbe plein de grâce et de vérité.
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XXXII. POÈME
Mon poème est fait de ton visage de ce fleuve lumineux qui court dans ton regard j’apprends mes mots à l’ombre de ta face
je cueille dans le champ de ton coeur la parole et le pain de mon âme racines fleurs fruits
mon poème est fait de ton cœur et ton sang de cette blessure ouverte danse du ciel et de la terre enfant qui joue avec ses ballons et ses rêves je me promène dans le jardin de ton coeur j’entends les matins les soirs midi donne sommeil le feu les eaux me tourmentent
ô Face de la Parole ô Regard des mots
ta Face mon poème.
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XXXIII. POÈME SANS FIN
J’ai le goût d’un poème sans fin sans lumière
j’ai soif d’un poème d’un seul mot un seul visage d’une écriture soleil sang d’une trace bleue interminable sur le sable des sons de la porte du mur au-delà des morts de quelques pierres usées sentiers vers la maison phrases entre des vides miettes sur la table
j’ai faim soif d’un poème un voile levé sur l’absence de bandelettes arrachées sur des plaies guéries d’un regard pardon qui rassemble le pauvre amour
je ne me souviens que de l’amour tu sais bien que je t’aime
j’ai le goût d’un poème à genoux en train de pleurer prier aveu paix
j’ai faim j’ai soif que tes paroles simplement remplissent la coupe de mon âme.
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V. FOURNAISE
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XXXIV. FOURNAISE
Nous en appellerons aux morts ils nous jugeront peut-être
d’en haut d’en bas voient-ils nos routes déjà perdues nos champs où rien n’a été semé nos villes où les passants hésitent avant d’entrer sortir?
il n’y a plus de porte sans maison nous sommes sans maison une humanité déplacée d’une côte à l’autre la mer n’effraie plus la tempête n’y est pour rien mais l’homme
comment peut-il se mêler tant de misère à l’espérance
que les morts disent quelque chose même les derniers à disparaître à fermer les yeux à clore la bouche qu’ils parlent
des enfers montent des chants d’eau et de feu d’attente et de désir l’arbre du silence
la fournaise est plus profonde que ne l’imaginent les saints les flammes plus intenses que ne l’entrevoient les prophètes
une seule goutte d’eau un peu de souffle sur la terre une genèse du coeur Dieu baptise tous les éprouvés.
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XXXV. AUX DISPARUS
Les noms comme des feuilles sèches s’échappent de l’arbre volent roulent sur l’herbe déserte
à mourir la vie défait
les présences se rompent et une à une tombent sous terre au ciel vous êtes parmi les saints lancés dans une fournaise ardente âmes plus que poussières
je grave vos traits sur le grand mur de la mémoire ne pas oublier ne pas oublier vous nous avez vécus vous vivez l’envers j’évoque
le pèlerinage à vivre est plein d’heures et de pas après vos non-retours porte où je frappe et ne vous entends pas
faut-il tous mourir pour être ensemble et renverser le mal qui nous détache?
dans la lumière de mi-journée juste un signe.
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XXXVI. CONFESSION
De fait les guêpes sèment le feu dans les ronces
la journée s’ouvre sur un grand chant tu es là avec l’humain qui ne sait faire l’amour donne prend partage tout jusqu’à l’unique qui était aimé
peut-on demander un voyage au pèlerin épuisé
nous nous rencontrerons à la fontaine les gouttes d’eau se mêlent aux rayons de lumière les papillons frôlent les fleurs
quelqu’un nous a dit que la mort est semée un peu partout
le martyre c’est d’être debout pour la vie toute la vie.
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XXXVII. MARTYRS
Martyrs des cachots et de la torture enfants enlevés disparus hommes arrêtés au travail à la maison femmes déchirées violées vieillards surpris achevés avant l’heure de la mort chefs bergers innocents de la vérité et de la liberté peuples entiers rasés effacés
martyrs du silence et de la nuit de forces obscures et téléguidées de bourreaux déguisés et souriants sous des cagoules noires dures
martyrs impuissants devant les bombes les fusils les chiens les gaz les lance-flammes les menottes les sacs de jute
martyrs des pouvoirs et des intérêts peuples sans cesse dépouillés réduits en ruines hommes et femmes de la misère de la faim de la nudité peuples de réfugiés d’errants pour de l’eau du pain un logis
martyrs veilleurs infatigables du jour de la nuit
je donne la main aux ancêtres de la fournaise aux hommes et aux femmes martyrs étoiles prophètes de l’impensable.
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XXXVIII. PROFESSION
Au-delà des montagnes des grottes d’un terrible silence un moissonneur recueille le sang des innocents lac sans fin entre les collines
des veilleurs dorment près des murs d’une vieille église la prière les garde plus brûlants que des charbons remplis d’un feu de prophètes
trop longtemps il a fallu mettre la main sur toutes les lèvres étouffer le coeur qui battait
la liberté est-elle vraiment revenue avec les derniers printemps et l’imploration sur la montagne sainte?
il y a tant de morts entre nos bras de souvenirs amers de noms à taire
un peuple à pied jongle aux peines sans larmes aux blessures sans baume que s’est-il passé?
si je te répète mon nom me retrouveras-tu demain matin quand la nuit aura empêché de dormir et qu’un complot nous séparera pour toujours?
le soleil sort lentement d’un souterrain le soir caresse le fleuve les montagnes
les blessés n’attendent rien d’autre qu’un enfant pasteur plus simple qu’un brin d’herbe plus tendre qu’un agneau.
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Gilles Bourdeau
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