P A S S I ON

 

 

 

PASSIONS DU MONDE

 

Près de quarante poèmes sont rassemblés dans ce recueil qui a pour titre PASSION.  Ces poèmes appartiennent à deux familles de témoins : les martyrs de l’histoire, de tant d’histoires, et l’Innocent qui porte son destin tragique et communie ainsi au sort des passionnés de tous les temps. Le recueil est ordonné en cinq sections inégales mais qui ont  pour référence absolue la passion des humains et  celle du Christ Jésus.

Les textes de Clameurs (I-XII)  et de Fournaise (XXV-XXXVIII) sont des cris et des échos de drames contemporains dont j’ai été témoin ou participant. À distance ou dans le feu. Il est facile d’identifier des événements qui vont de la chute du mur de Berlin aux réfugiés de l’Albanie, de la place Tian’ anmen aux bombardements sur Belgrade, des villes martyres à Nelson Mandela et aux faiseurs de liberté. L’image de la fournaise provient de la symbolique apocalyptique qui scande le destin cruel d’hommes et de femmes qui, comme en un naufrage sur une mer de feu, chavirent dans le martyre sans le chercher, tellement l’ampleur des tragédies dépasse la pensée, la foi et le dire.

La noyau du recueil est bâti autour de deux pôles visuels,  le voile (XIII-XVII) et la face (XXV-XXX111); au centre, comme un coup de lance, il y a l’heure (XVIII-XXIV) qui scande le temps absolu de la souffrance et du sacrifice. Qui souffre à cette heure? Qui remet son esprit? Jésus souffre, le monde souffre : « la passion du monde / rompt son propre corps » (XX).

À chaque station de ce recueil, il y a un humain qui se tient debout près d’un autre humain  mis à mal et qui peine au-delà de tout langage. Le poème Stabat frater (XXIII) exprime cette veille qui jamais ne finit tellement les passions du monde sont impitoyables et constantes : « je reste près de tes plaies /qui m’épuisent et me veillent… »  Il n’y a pas ici de définition de la passion et du martyre, il n’y a que des témoins qui rendent compte de la peine et de  la  résistance des uns et des autres : « être debout pour la vie / toute la vie ».

 

Gilles Bourdeau

 

 

 

 

 STATIONS

 

 

I. CLAMEURS

 

 

I. Droits de la personne

II. Aux condamnés de Chine

III. Mur de Berlin

IV. À la liberté V. Libertés VI. Albanie
VII. Enfants de la guerre VIII. Après le trou

IX. Partout X. Belgrade ces jours-ci
XI. Sibilla XII. Fin et point

 

 

II. VOILE

 

 

XIII. Temple XIV. À Dieu XV. Ange

XVI. Chant
XVII. Ange d’Abraham

 

 

III. HEURE

 

 

XVIII. Poussière XIX. Midi

XX. Passion du monde
XXI. Après trois heures

XXII. Vendredi XXIII. Stabat frater

XXIV. Ô mon fils

 

 

IV. FACE

 

 

XXV. Des mots XXVI. Déposition
XXVII. Saint-Pierre XXVIII. Madeleine

XXIX. Ta Face est ma seule patrie
(Thérèse de l’Enfant Jésus)

XXX. Explication XXXI. Thomas
XXXII. Poème
XXXIII. Poème sans fin

 

 

V. FOURNAISE

 

XXXIV. Fournaise XXXV. Aux disparus
XXXVI. Confession

XXXVII. Martyrs XXXVIII. Profession

 

 

Droits réservés.

 

 

  

 CLAMEURS

 

 

 

I. DROITS DE LA PERSONNE

 

 

À l’abri

du côté du pain

couvert vêtu

un continent confortable

 

plus loin

la hutte

des murs de carton

un toit de paille

 

plus loin

le ventre creux

la faim

les miettes

 

plus loin

la froidure

le gel

le feu


 

 

un enfant

reçu offert

offrande à la vie

sacrifice de l’unique

 

la fin effleure chaque jour

une larme sèche

un fleuve de peines

baume d’un peuple orphelin

 

une berceuse pour  la terre

et l’humanité

sans maison sans voile

sans pain

 

qui peut naître

en pareille nuit

et poursuivre le labeur

de la genèse?

 

 

II. AUX CONDAMNÉS DE CHINE

 

 

Dans la grotte de rien

sous la porte

sur le plancher verni

un filet de lumière

 

des hommes se donnent le mot

pour accuser condamner

la procession des humiliés

il est défendu de défendre

ceux qui s’avancent

sont déjà condamnés à mort

prêts à être assassinés

 

les visages sont durs

les mains raides glaciales

le système exécute la pitié

charge les fusils épaule tire

 

un voile encore déchiré

l’illusion mise en pièces

la révolution démasquée

morte à force de tyrannie

 

la liberté tombe avec chaque corps brisé

à chaque balle la libération recule

l’esclavage des bouches recommence

répéter la version officielle

se replier dans la conscience

 

ne rien dire sur rien

savoir que la place a bu du sang

n’avoir rien vu entendu senti

il ne s’est rien passé

 

rentrer dans un pays prison

sans fenêtre sans air

dans le retour de l’obscurité


 

l’âme veille.

 

 

 

  

III. MUR DE BERLIN

 

 

 

La honte s’effondre

poussiéreuse entre deux frères

des hommes et des femmes pleurent

une histoire de joie de peine

cinquante ans d’arrogance

quarante ans d’obscurité

de séparations de morts

 

pour qui quoi?

 

passer enfin d’un côté à l’autre

étreindre qui nous fût arraché

marcher librement à travers les trous de la haine

et les tranchées de la terreur

 

le mur est tombé

un visage de la mort vient de mourir

salut à l’espace ouvert

que va-t-il arriver maintenant?

 

il reste le mur de la puissance

 mur si haut qui dépasse les siècles

et sépare les générations fatiguées

 

il reste le mur froid de l’argent

du pouvoir avide prêt à tout

qui organise les luttes du Nord et du Sud

profit sur le dos de l’homme

 

que s’effondrent tous les murs

qu’il y ait

un seul chemin entre les peuples

la paix.

 

IV. À LA LIBERTÉ

 

  

 

Barbelés de fer

murs de béton

la vie emmurée

des milliers de pas

sur place

 

le coeur éternue

les voix sont sèches

les messages parlent

des rumeurs

ici de l’autre côté

 

ailleurs devient un rêve

sortir du camp

mettre le nez dehors

voir autre chose

vivre autrement

 

le champ libre

courir maintenant

jusqu’à la frontière

de ses limites

à mourir de soi

 

parler parler

dans la foule

s’engouffrer dans l’inconnu

voyager vers l’interdit d’hier

atteindre l’étranger

 

loin des peurs

libre marcher

marcher libre.

V. LIBERTÉS 

 

 

 

Entre les nuits du monde

les ténèbres des villes des coeurs

une guirlande d’aveux de fleurs

de jours enfilés les uns dans les autres

un collier de luttes brûlantes

de chants de liberté

 

Bucarest Johannesburg Jérusalem Beyrouth Lima Pékin

 

une procession de corps blessés

de morts pour la liberté

des peuples respirent

 

derrière des rideaux de velours

des fenêtres mi-closes

l’ironie surveille les vidéos des protestataires

détourne les ruisseaux de sang

nettoie les places

supprime les opinions

sauve les acquis de ce qui n’a pas eu lieu

 

aux hommes et aux femmes

des cauchemars des détresses des enfers

qui se terrent

à ceux et à celles qui rampent pour la justice

aux millions de veilleurs et de sentinelles

une guirlande de fleurs et d’aveux

 

Pékin Lima Beyrouth Jérusalem Johannesburg Bucarest

 

NELSON MANDELA.

 

 

 

VI. ALBANIE 

 

 

 

Il y a bien la mer

sans point précis

sans limite folle

où je passe à peine

 

sais-tu où je suis

y a-t-il seulement un milieu

quelque rive

une grève des roches du sable?

 

je suis un phare malvoyant

au creux d’un océan blessé

la mer se veille toute seule

 

le dernier navire à passer

est aussi lourd qu’un glacier

chargé de liberté d’angoisse

sans signaux ni repères

 

personne ne veut de personne

 

il y a la mer

où je fais aventure

si elle ose chanter

j’entendrai les voix qui m’habitent

 

je ne sais plus où tu es.

 

 

 

 

 

VII. ENFANTS DE LA GUERRE

 

 

Nous aurions pu devenir des enfants

grandir comme des chênes sur les collines

et tout près des vents de la mer

laisser courir les saisons dans nos cheveux

 

et dans nos corps inattendus

ouvrir la main à la main

marcher devant derrière

rouler dans l’herbe la neige

grimper sur des épaules voir enfin l’étendue

loin loin comme l’étoile de la cour

 

 gouverner le monde assis sur un cheval de bois

 

le temps nous a été volé

dès le ventre du premier instant

partout se sont précipités des assassins

qui ne supportaient pas l’odeur de la vie

ni les larmes des petites peines

ni le cri des jeux

 

avant même de s’habiller

avant même d’apprendre à se laver

il a fallu avoir des airs durs

s’amuser à cacher trahir


 

 

nous n’avons pas eu de maisons

nous connaissons les rues les baraques

nous défilons sur des routes bombardées

 

nous avions soif du lait de notre mère

nous aurions voulu tirer la barbe de notre père

nous asseoir sur les genoux de nos racines

être caressés en commençant la journée

en pensant la terminer

 

nous avons perdu à jamais un destin

semblablable à un manteau de printemps

nous aurions pu vraiment naître mourir vivre.

 

 

VIII. APRÈS LE TROU

 

 

Ils nous ont donné

de grandes larmes

une ombre géante

un long tunnel

 

nous nous rappelons

les années d’absence

souvenirs sans visages

à tourner en rond

avec le son de notre voix

 

au bout de nos mains

jamais une main qui parle

 

un mur fissuré humide

des bruits d’au dehors

des nouvelles sans arrivée

 

la vie grandit court

loin de nos genoux nos bras

e coeur se débat vite si vite

l’isolement secoue brise

 

il y aura toujours à dire

le silence n’est pas une porte de fer

la vie la liberté l’amour

se lèvent dans la cour froide

 

la musique naît entre les mains

les pieds nus glissent sur le sol

 

le feu descend entre les espoirs

nos misères inondent les champs

 

que pousse le souvenir

de nos tombeaux.

 

 

IX. PARTOUT

 

 

Mort d’abandon

personne ne cherche

au loin à côté

l’âme le corps le coeur

seuls ensemble

devant la mort

comme une assiette vide

discours de poussière

rêves secs

 

mort autrement

réduit au lit

au personnel

sans ami ni proche

pas de main

aucune parole

pas même le visage

des habitudes

 

la mort crue

herbe amère

vin qui tourne


 

 

sur des ailes d’anges

les pensées voyagent

dans les derniers instants

jusqu’aux portes indifférentes

aux coeurs occupés distraits

 

abandon

 

la barque se détache facilement

le câble rongé tombe dans l’eau

il n’y a pas d’adieu

 

que des yeux fixant au mur

le corps de l’abandon.

 

 


 

 

 


 

X. BELGRADE CES JOURS-CI

 

 

Le mur s’appuie

sur la main nue

calcinée fissurée

sous les bombes

 

le ciel entrouvert

mêle l’acide à l’amer

des peuples déchirés

par la liberté et la mort

 

dans la foule

il me semble voir ton visage

entendre ta voix

tu sors de quelle prison de quel exil?

 

ils nous ont gardé si longtemps

dans les tombes de naguère

 

entre les sifflets et les ricanements

j’ai saisi une parole

marcher avec l’espérance

 

dans le froid de la nuit

je scrute tant de portes du passé d’un rêve

 

nos enfants sont tapis entre nos genoux

nous marchons pour eux pour nous

pour nos ancêtres morts muets

dans une idée rouge


 

 

je te le dis

avant qu’une balle perce mon coeur

traverse ma nuque

 

que mon sang soit lavé

à grande eau sur la place nettoyée

 

la vie demande tout notre sacrifice

…ah!

 

 

 

XI. SIBILLA

 

 

Sous la mer

des corps perdus des âmes en voyage

 

dans un navire

porteur d’espoirs et de misères

trop pesant pour son âge

 

la nuit les vagues une manoeuvre folle

un déferlement de tout

des enfants des femmes

le bateau angoisse

 

chercher qui dans une mer affolée?

 

la route d’un naufrage

penser tous les paradis

fuir de l’autre côté de l’Adriatique

ramasser ses biens préparer ses enfants

 

attendre des jours des semaines

troquer ses affaires payer les passeurs

appauvris tant de fois par la révolte

plus rien à perdre tout est perdu

 

il fallait si peu pour arriver

la côte était si proche personne n’imaginait

l’illusion réchauffait les coeurs


 

 

si la nuit était épaisse

le jour est noir  bêtement noir

 

ceux qui ont vu partir ceux qui ont attendu

tournent et pleurent sur les quais dépassés par le pire

 

l’exode bute sur le destin

pleure des morts accueille des survivants

 

sur des lèvres des reproches

il aurait mieux valu rester chez nous...

 



XII. FIN ET POINT  

 

 

Jusqu’à la fin du monde

comme au commencement où nous n’avons pas été

 

nous sommes des femmes

en marche vers la mer

pour lancer des fleurs

à tant d’amours naufragés

 

à nos enfants

nos maris

nos parents

engloutis dans l’abîme

entre les rives

de la misère

et d’un paradis de chimère

 

que Dieu fasse la lumière

sur toutes nos ténèbres

 

nous attendons la fin du monde

sans fin sans soupir

nous sommes dans ta Passion

 

quand Tu reviendras

reviens avec tous les nôtres

 

comme au commencement où nous n’avons pas été

jusqu’à la fin du monde.

 

 

 
 

 

II. VOILE

 

 

 

 

XIII. TEMPLE

 

 

Le temple aux portes d’or est saccagé

au matin les gardiens courent

dans tous les sens

les prêtres fuient dans la pénombre

la prière a cessé

ils ont peur

 

tout est renversé

le sacré n’a résisté

 à rien ni à personne

le mystère seul apparaît

 

dans les ruines

un moine indifférent libre

célèbre le jour naissant

les ombres méchantes meurent

la fumée s’évanouit

 

un homme effrayé passe

pleure sur des espèces trompées

la cohue et des larmes partout

qui a le temps d’aller plus loin?

 

un homme jeune dépouillé encense

plein de joie et de paix

l’ombre de la Présence

 

un moine touche son épaule

aucun mot aucun reproche

qu’un signe sors d’ici


 

 

l’ancien voile le disciple le père couvre l’enfant

la vie doit continuer passer entre les pièges

il n’y a pas une minute à perdre

le temple peut toujours être refait

mais l’humain?

 

aucun mot aucun reproche

qu’un signe sortons d’ici.

 

 

 

 

XIV. À DIEU 

 

 

Un soir de noirceur

on aperçut des pas profonds dans la boue

et la première gelée

 

dans le village à la veille

de s’enfouir dans la nuit

un enfant sent

qu’une odeur n’est plus

 

une présence avait vidé les coupes

et déserté les maisons

 et les coutumes

 

sur la place quelques femmes surgissent

pour gémir et pleurer

ah mon Dieu mon Dieu

tu nous as abandonnes

 

au loin

comme si les plaintes avaient rejoignent le passant

un rugissement fait trembler les champs et les montagnes

 

un ancien

qui garde souvenir des premières heures

croit entendre à travers les sifflements

une parole qu’il chuchote gravement

à tous les silencieux

 

nous nous reverrons dans la liberté

à Dieu.

 

 
XV. ANGE

 

 

Une voix dit

 

que le coeur reprenne le chemin du désert

qu’il s’enfonce dans la terre humiliée

 

appel de terre et de boue

de ciel et de nuage

 

au désert

personne n’est attendu

au devant la surprise

l’événement brut

à peine équarri

 

l’eau est rare

les fruits amers

vivre voyager

prendre le  pain tendu

s’en remettre à l’imprévisible

boire à la coupe incertaine

 

ici

point de trace

des routes défaites

un vent trop chaud

prendre l’immensité

comme pèlerinage

 

me voici

je suis un coeur rompu émietté

aux portes du jardin

à la maison déserte

j’en appelle à tout le monde

j’espère l’arbre en terre ingrate

 

est-il seulement un ange

à la porte du lieu

et du silence.


 

 

 

 

 

 

XVI.  CHANT

 

 

Ah! chante-moi un poème

que je ne sombre et meure

ange inattendu

jongleur de l’absolu

 chante chante-moi un chant de là-bas

celui que tu sais que j’aime

feu de mon âme

 

la terre est lointaine la maison disparue

je marche toujours

 

ah! chante-moi un poème

ange inattendu

des impossibles

chante chante-moi un poème

tandis que la nuit est là

 

m’as-tu laissé des miettes de pain

que je marque mes pas dans les sillons

s’il était possible de ne pas me perdre

que m’importe d’errer

si j’ai quelques cailloux blancs

 

ah! chante-moi un poème

que je ne sombre et meure

ange de beauté et du terrible

éclair dans l’obscurité

chante chante-moi un chant de patrie

celui que tu sais que j’aime

flamme du foyer

 

la terre est lointaine

je cherche toujours la ville

ange chante-moi un poème

qu’enfin nous arrivions.

 

 

 

 

XVII. ANGE D’ABRAHAM

 

 

Je parle à ta nuit

le jour déserte la parole

tu fuis le soleil tu vis à l’ombre

fleur des forêts mousse des arbres

tu écoutes si bien l’eau

le murmure des vagues

e déclin de la lumière

la brise de fin journée

 

je parle à ta nuit

voile qui tombe enfin des yeux

montre la route vers le coeur

le sang est plus clair

la vie est une lampe

 

je parle à ta nuit

le combat diminue

plus rien à gagner si peu à perdre

tout tient en quelques mots

il n’est pas nécessaire d’éclairer

ta nuit suffit

elle remplit toute la coupe

de vin et de miel

 

je parle à ta nuit

proche du chemin

presque extase

mélodie qui s’envole

par la fenêtre ouverte

silence qui veille

dans la maison en feu

 

je parle à ta nuit

plus pure qu’un miroir

une main retient la mienne

 

ne tue personne

le sacrifice du coeur

est notre seule lumière.

 

 

 

 

III. HEURE

 

 

 

XVIII. POUSSIÈRE 

 

 

Je veux te parler  maintenant

du silence que tu m’as donné

manteau de neige

voile blanc

sur les faces du coeur

 

rien à faire

trop a été dit

tu te tais

 

la parole de lumière

brille sur la montagne

où montent les prophètes

et somnolent les apôtres

 

sur nos villes

de poussière et d’eau

les nuages se suivent

ils se mêlent au pain

et tombent dans le vin

 

la poussière retourne à la poussière

dissoute avant la mort de l’homme

annoncée aux portes du paradis

pèlerinage qui ne s’arrête jamais

 

je ne suis pas dans ton coeur pour parler

j’ai soif  de pleurer l’homme et la terre

qui brûlent le feu de grandes paroles.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIX. MIDI

 

 

Sable et poussière sur les vitres

que la lumière et l’eau

lavent chaque jour

 

nos regards ne se rencontrent jamais

nos visions s’effritent

avant même d’être là ensemble

 

confusion de tous les midis

tête d’un arbre

dont les racines s’abreuvent d’éternité

 

*

 

à pied

vers Toi

je m’y mets tout entier

 

m’échappe le mal

je n’y arrive pas

ce n’est pas pour moi

 

ton Amour me ravit

je le prends à coeur

 

*

 

l’orage ferme l’oeil

sur le soleil

 

il pleut des âges

des souffrances

des éclaircies de bonheur

 

dans le crépuscule mortel

la lumière lave les pieds.

 

 

 

XX. PASSION DU MONDE

 

 

 

À genoux

passion du monde

silence attention

près de chaque être

 

le corps entre les bras

déposé sur la terre et l’herbe

des mains lavent et soignent

des lèvres embrassent longuement

et ne disent plus rien

 

enlève tes sandales

que ton être soit dépouillé

l’innocent passe

avec la tablier et l’eau

il lave il souffle il bénit

le jour a été lent

la nuit est trahison

le symbole est déchiré

seul l’amour dure

 

vite sortons

le jardin est proche

il est l’heure

gardons le souvenir

 

la passion du monde

rompt son propre corps.

 

 

 

 

XXI. APRÈS TROIS HEURES

 

 

 

Faibles si faibles

l’homme et la terre

pâles s’évanouissent

 

qui en veut à la vie?

 

la croix pousse toute seule

sous les tombes de tous les morts

dans le ventre de tous les vivants

 

qui meurt rempli de compassion

rend l’Esprit à l’univers à l’enfant

à Dieu

Agneau sans péché

arbre en fleurs

au flanc d’une colline

 

debout la gratuité

garde tous les sentiers de l’éternité

fleurir seulement fleurir

 

renverser la trahison les murs

vivre toutes les croix dans la paix

nous veillons l’Inconnu

nous n’avons rien vu

l’Invisible touche les coeurs

 

trois heures est passé

les portes sont ouvertes

 

l’arc-en-ciel est notre voûte

le pilier de ton sanctuaire

 

c’est l’heure de plier les tentes

de veiller avec ta seule lumière.

 

 

 

 

 

XXII. VENDREDI

 

 

Vendredi s’ouvre le coeur

et échappe ses entrailles

il n’est plus entre les bras

de ses amis son père sa mère

 

suspendu il bat au vent

bannière livide sur un grand mât

 

un cri une parole

 

que des mains et peu de gestes

le visage recueille tout le corps

fait des signes entre les abîmes

l’heure est passée

 

tout est laissé à l’Esprit

la terre l’homme

la mort la vie

 

le voyage continue

 

l’envoyé ouvre une autre porte

le ciel est aux enfers

le bois est une racine

un arbre sans fleur

 

une croix simplement une croix

 

*

j’aimerais remplir l’espace d’un feu d’artifice

lumières musiques touchers couleurs

 

te laisser à la nuit et goûter ton mystère.

 

 

XXIII. STABAT FRATER

 

 

Dans la chambre de tes yeux rouges

de tes larmes de ton corps fendu

comme une bûche qui éclate sous la hache

j’entends ton dernier et  premier aveu

 

l’absolu si désiré s’efface

sous le voile des ombres et des visages

 

l’amour a caché l’amour

 

l’essentiel impatiente nos lèvres

rien n’a été dit du secret brûlant

 

nous marchons dos à dos

dans la même ville

à guetter l’inattendu l’irréparable

 

comme le mal a fait blessure

que la mort s’est tout permis

 

*

 

le fils est mort enseveli

 

je reste près de tes plaies

qui m’épuisent et me veillent

 

ton amour n’a plus de nom

 

nos blessures cherchent un écho

dans la grotte vide.

 

 

 

 

XXIV. Ô MON FILS

 

 

Quelques oiseaux brisent le printemps

dans le nid glacial de l’hiver

 

il n’est plus de pli dans le vêtement

sur la robe lisse et blanche

des traces de sang rouge à peine séché

 

l’écorce de la vie est détachée

 

ô mon fils

tiens ouverte

la porte des résurrections

 

*

 

mon visage s’efface doucement

dans une tendre lumière

et goutte à goutte se dissout

dans un ruisseau de présences

 

l’azur est sans frontière

janvier fait pleuvoir l’essentiel

 

après l’horreur que nul ne veut regarder

pourrons-nous ouvrir l’oeil et parler?

 

mon visage est dans ta Face

 

dans la ténèbre est une lumière

semblable à l’Amour

elle nous sépare et nous unit

 

jeune innocent

le coeur incendié

les mains les pieds brûlés

 

la montagne est bleue verte

des rochers une maison

 

entre ciel et terre

Ange de feu et de sang

le Crucifié

 

je te garde dans la paume de ma main

tu as écrit un nom sur le sable de mon coeur

que mes lèvres chaque jour murmurent

 

respire dans mes yeux  et mon âme

souffle si pur coeur de feu

 

sur la branche la plus fine des pins

un oiseau s’arrête et chante

 

le secret est tracé sur un pétale de jasmin

je reconnais la voix qui l’écrit

 

*

 

quelque part

certains se frottent les mains

 

l’eau est trop sale pour les laver.

 

 

 

  

 

 

 

 FACE

 

 

 

 

XXV. DES MOTS

 

 

Je t’ai donné des mots

quelques balbutiements

premiers pas craintifs

bonds de joie chutes amères

 

je t’ai donné des mots

prières folles naïves

matins couverts de brumes

et chants d’oiseaux

 

je t’ai donné des mots

pauvreté joie du pèlerin

découverte du découvert

perle transparente de lumière

 

je t’ai donné des mots

pleurs au milieu du jour

lamentations de l’homme prostré

agonie de la face transfigurée


 

 

je t’ai donné des mots

révolte de l’après-midi

refus du tombeau et de la pierre

du linceul qui étouffe et ligote

 

je t’ai donné des mots

incrédulité du second matin

que reste-t-il de la terre et de l’homme

tout a été violé l’innocent est mort

 

je t’ai donné des mots

Tu m’as donné ton feu

de mes cendres tu fais

une parole un poème.

 

 

 

 

 

XXVI. DÉPOSITION

 

 

Je ne vois pas

je ne sais pas

 

dans le secret du tombeau

les tentations explosent

et comme des bombes de napalm

éclairent un instant en détruisant

 

sur demain il n’y a pas de réponse

 

Dieu est en silence

 

tout est accompli

poussière devant Dieu

à peine un souvenir parmi les hommes

être déposé enseveli semé

n’être que là

 

en silence.


 

 

 

 

 

 

 

XXVII. SAINT- PIERRE

 

 

Près de la fontaine

qui verse aux passants

l’eau immortelle

une vieille dame rompt le pain

et le jette par terre

 

elle murmure des paroles

pendant qu’elle ordonne les fleurs

et les dispose en prière

face à la Mère qui pleure son fils.

 

 

 

XXVIII. MADELEINE

 

 

Je suis le dernier oiseau du soir

 dans le verger que la nuit berce et endort

je voyage et cherche mon nid

je ne chante plus je ne crie pas

je vole

 

j’écoute l’Autre

il est là quelque part

entre les fleurs et les fruits

dans les ruines de la maison du jardinier

le ciel est rose et noir

la lune secoue les étoiles

la brume flotte avec les odeurs de la terre

je voyage

j’attends l’Autre

une présence un toucher dans la nuit

une parole un regard

 

ô Amour

que le voyage ne dure pas trop

 

emmène-moi

j’ai trop patienté

avec la charrue de l’absence

tu m’as blessé le coeur

 

emmène-moi

je ne sais où

là où ta présence me bénit

quand l’instant s’oublie


 

 

emmène-moi

dans ta face.

 

 

 

 

XXIX. TA FACE EST MA SEULE PATRIE*

 

 

Ô Face

ô douce face de mon Dieu

ô visage de Jésus

ô beau visage du Christ

 

pur regard

Dieu qui resplendit

homme qui afflige

douleur amère

 

dans les yeux

sur les traits

les rides de l’homme

le souffle pèlerin de l’Esprit

 

Tu me regardes

tu dévoiles

le secret du monde

de la terre de Dieu

je vois Celui-là seul

qu’il importe de voir

 

l’homme et Dieu se trouvent

et regardent le miroir

avant de se voir l’un l’autre

et rendre infinie l’amour

 

ô Face

ô douce face de mon Dieu

j’entre en mon pays

j’arrive dans ton visage

 

de ma face à la tienne

il n’y a qu’un seul silence

ô douce face

de mon visage.

 

XXX. EXPLICATION

 

 

Je cache ton beau visage

pour garder le mien

le sauver du pillage et de la mutilation

garder un pays d’innocence

un coin de soleil

la grandeur d’un champ d’avoine

 

je sauve ma face

dans l’effacement d’un indice

refus de donner une miette

au curieux au menteur

je te garde en moi

comme une icône une image

 

je veille mon âme

avec l’oeil de ta brûlure

entre deux pages d’un livre

que je lis avec mon sang

et les larmes de la terre

 

je te garde à perpétuité

imprimé sur les murs de mon coeur

monde sanctuaire

mort naissance

 

je te garde aux enfers

ton beau visage libère le mien

qui fatigue à démêler

les agonies l’éternité

 

je suis guidé par ton visage

pour traverser la terre sèche

des illusions.

 

 

 

 

XXXI. THOMAS

 

 

Mets ta main

sous le regard des autres

de ton doigt

dessine la figure de la grâce

et de la beauté intérieure

 

mets ta main

sous la plaie de la vie

de ton doigt

atteins le torrent

qui jaillit en cette blessure

 

mets ta main

sous la lèpre

de ton doigt presse

le coeur patient

dans la souffrance

 

mets ta main

au côté du monde

de ton doigt

touche les mains les pieds

transpercés

de l’humanité

vois les fleurs pousser

dans ce bourbier

 

mets ta main

sous le regard de l’Autre

de ton doigt

dessine la figure

du Verbe

plein de grâce

et de vérité.

 

 

 

 

XXXII. POÈME  

 

 

Mon poème

est fait de ton visage

de ce fleuve lumineux

qui court dans ton regard

j’apprends mes mots

à l’ombre de ta face

 

je cueille dans le champ de ton coeur

la parole et le pain de mon âme

racines fleurs fruits

 

mon poème

est fait de ton cœur et ton sang

de cette blessure ouverte

 danse du ciel et de la terre

enfant qui joue

avec ses ballons et ses rêves

je me promène dans le jardin de ton coeur

j’entends les matins les soirs

midi donne sommeil

le feu les eaux me tourmentent

 

ô Face de la Parole

ô Regard des mots

 

ta Face

mon poème.

 

 

 

XXXIII. POÈME SANS FIN 

 

 

 

J’ai le goût d’un poème sans fin

sans lumière

 

j’ai soif d’un poème

d’un seul mot un seul visage

d’une écriture soleil sang

d’une trace bleue interminable

sur le sable des sons

de la porte du mur

au-delà des morts

de quelques pierres usées

sentiers vers la maison

phrases entre des vides

miettes sur la table

 

j’ai faim soif d’un poème

un voile levé sur l’absence

de bandelettes arrachées sur des plaies guéries

d’un regard pardon

qui rassemble le pauvre amour

 

je ne me souviens que de l’amour

tu sais bien que je t’aime


 

 

j’ai le goût d’un poème

à genoux

en train de pleurer prier

aveu paix

 

j’ai faim j’ai soif

que tes paroles simplement

remplissent la coupe de mon âme. 

 

 

 

 

V. FOURNAISE 

 

 

 

XXXIV. FOURNAISE

 

 

Nous en appellerons aux morts

ils nous jugeront peut-être

 

d’en haut d’en bas

voient-ils nos routes déjà perdues

nos champs où rien n’a été semé

nos villes où les passants hésitent

avant d’entrer sortir?

 

il n’y a plus de porte

sans maison nous sommes sans maison

une humanité déplacée

d’une côte à l’autre

la mer n’effraie plus

la tempête n’y est pour rien

mais l’homme

 

comment peut-il se mêler

tant de misère à l’espérance

 

que les morts disent quelque chose

même les derniers à disparaître

à fermer les yeux à clore la bouche

qu’ils parlent

 

des enfers montent

des chants d’eau et de feu

d’attente et de désir

l’arbre du silence

 

la fournaise est plus profonde

que ne l’imaginent les saints

les flammes plus intenses

que ne l’entrevoient les prophètes

 

une seule goutte d’eau

un peu de souffle sur la terre

une genèse du coeur

Dieu baptise tous les éprouvés.

 

 

 

XXXV. AUX DISPARUS

 

 

Les noms

comme des feuilles sèches

s’échappent de l’arbre

volent roulent

sur l’herbe déserte

 

à mourir la vie défait

 

les présences se rompent

et une à une tombent sous terre au ciel

vous êtes parmi les saints

lancés dans une fournaise ardente

âmes plus que poussières

 

je grave vos traits

sur le grand mur de la mémoire

ne pas oublier ne pas oublier

vous nous avez vécus

vous vivez l’envers

j’évoque

 

le pèlerinage à vivre

est plein d’heures et de pas

après vos non-retours

porte où je frappe

et ne vous entends pas

 

faut-il tous mourir

pour être ensemble

et renverser le mal

qui nous détache?

 

dans la lumière de mi-journée

juste un signe.

 

 

 

XXXVI. CONFESSION 

 

 

De fait les guêpes sèment

le feu dans les ronces

 

la journée s’ouvre sur un grand chant

 tu es là avec l’humain qui ne sait faire

l’amour donne prend partage tout

jusqu’à l’unique qui était aimé

 

peut-on demander un voyage

au pèlerin épuisé

 

nous nous rencontrerons à la fontaine

les gouttes d’eau se mêlent aux rayons de lumière

les papillons frôlent les fleurs

 

quelqu’un nous a dit

que la mort

est semée un peu partout

 

le martyre

c’est d’être debout pour la vie

toute la vie.

 

 

 

XXXVII. MARTYRS

 

 

Martyrs

des cachots et de la torture

enfants enlevés disparus

hommes arrêtés au travail

à la maison

femmes déchirées violées

vieillards surpris achevés

avant l’heure de la mort

chefs bergers innocents

de la vérité et de la liberté

peuples entiers rasés effacés

 

martyrs

du silence et de la nuit

de forces obscures et téléguidées

de bourreaux déguisés et souriants

sous des cagoules noires dures

 

martyrs

impuissants devant les bombes les fusils

les chiens les gaz les lance-flammes

les menottes les sacs de jute

 

martyrs

des pouvoirs et des intérêts

peuples sans cesse dépouillés

réduits en ruines

hommes et femmes de la misère

de la faim de la nudité

peuples de réfugiés d’errants

pour de l’eau du pain un logis

 

martyrs

veilleurs infatigables du jour de la nuit

 

je donne la main aux ancêtres de la fournaise

aux hommes et aux femmes martyrs étoiles

prophètes de l’impensable.

 

 

XXXVIII. PROFESSION

 

 

Au-delà des montagnes des grottes

d’un terrible silence

un moissonneur recueille le sang des innocents

lac sans fin entre les collines

 

des veilleurs dorment près des murs

d’une vieille église

la prière les garde plus brûlants

que des charbons remplis

d’un feu de prophètes

 

trop longtemps il a fallu mettre la main

sur toutes les lèvres

étouffer le coeur qui battait

 

la liberté est-elle vraiment revenue

avec les derniers printemps

et l’imploration sur la montagne sainte?

 

il y a tant de morts entre nos bras

de souvenirs amers de noms à taire

 

un peuple à pied jongle

aux peines sans larmes

aux blessures sans baume

que s’est-il passé?

 

si je te répète mon nom

me retrouveras-tu demain matin

quand la nuit aura empêché de dormir

et qu’un complot nous séparera pour toujours?

 

le soleil sort lentement d’un souterrain

le soir caresse le fleuve les montagnes

 

les blessés n’attendent rien d’autre

qu’un enfant pasteur

plus simple qu’un brin d’herbe

plus tendre qu’un agneau.

 

 

Gilles Bourdeau
1989-2008
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